Vive l’individualisme (non je n’ai pas été kidnappé)

#billet #oisivetéRadicale

Billet écrit en juin 2024 et qui aurait peut-être dû rester dans mes brouillons…

Il est de bon ton de rappeler, à juste titre, que l’individualisme est au cœur du projet néolibéral. Chacun sa merde. Et l’eugénisme cool « post #covid » et la sauvegarde à tout prix de nos modes de vie quitte à se condamner collectivement à crever de chaud, de soif, de faim, noyés, cramés et/ou asphyxiés, sont des preuves parmi d’autres de l’hégémonie de cette charmante mentalité.

À gauche, l’individualisme est donc un gros mot, et individualiste une insulte. Mais si la gauche conspue l’individualisme et prône la solidarité et le collectif, le décalage entre le discours et les actes, entre la théorie et la pratique, est criant.

Et si vous avez lu les épisodes précédents de cette série, vous savez que ce décalage me disrupte le cerveau disponible.

Alors oui, je critique, je critique, mais si je vous disais qu'il existe bien une façon de réconcilier gauche et individualisme sans passer par la case libéralisme, sans sacrifier son prochain, et sans alimenter la machine à cramer la planète ?

Individualistes

Quand j’ai compris, très tardivement, que j’avais toujours été anarchiste (je vous raconterai peut-être ça un jour), puis que j’ai commencé à creuser un peu le sujet, je suis tombé assez rapidement sur des textes concernant ce que l’on appelle les anarchistes individualistes.

Comme tout bon gauchiste qui se respecte, le mot individualiste me rebutait (et d’ailleurs, j’ai l’impression que l’anarchisme individualiste a plutôt mauvaise presse chez les anars). Mais plus je lisais, plus je m’y reconnaissais, et plus j’y retrouvais la tension entre individualisme et collectivisme qui m’a turlupinée tout au long de ma vie, et qui est au cœur de cette série de billets.

Plutôt que citer ce qu’en dit Wikipedia, je préfère citer Anne Steiner qui a beaucoup écrit sur le sujet :

Pour ce mouvement, la transformation de la société passe par la transformation personnelle. Chaque individu doit tendre vers le développement de toutes ses potentialités, dans tous les domaines (intellectuel, affectif, sexuel, physique, sensoriel, artistique). Il y a la conviction qu’il n’y aura pas de changement social s’il n’y a pas au préalable de rupture dans les comportements. Alors que les tenants de la révolution remettent tout effort à plus tard – peuvent être autoritaires avec leurs enfants, vivre des rapports inégalitaires, travailler dans n’importe quelle entreprise à n’importe quelle tâche, et consommer à tout va – en attendant la révolution qui réglera tout, l’anarchiste individualiste s’efforce, lui, d’agir dans tous les actes de sa vie, même les plus infimes, en accord avec son éthique, sans compromis aucun.

Il me semble que leur précepte « vivre en anarchiste ici et maintenant » garde sa haute valeur subversive aujourd’hui encore, dans les conditions qui sont les nôtres.

Et avant de continuer, balayons tout de suite l’accusation selon laquelle l’anarchisme individualiste serait de droite, avec un autre extrait du même entretien avec Anne Steiner :

L’anarchisme individualiste ne tombe-t-il pas dans ce que Murray Bookchin appelait le « lifestyle anarchism » [...], qui se révèle finalement être un cheval de Troie du libéralisme au sein du mouvement libertaire.

Non, absolument pas !

Pourquoi ?

Parce que le mode de vie anarchiste individualiste représente une forme d’ascèse. Le « vivre sa vie » des individualistes d’avant 1914 n’est pas tout à fait l’équivalent du « jouir sans entraves » des libertaires de Mai-68. Il y a chez eux une aspiration à la simplicité volontaire [...] et la recherche d’une frugalité joyeuse qui reposent sur la limitation des besoins, le refus de la marchandisation. Et ceci est contradictoire avec le libéralisme.

Vous noterez que sa réponse porte sur le mode de vie anarchiste individualiste, et en effet, les anarchistes individualistes de la Belle Époque étaient proto-féministes, écologistes, végétariens et végétaliens, notamment par souci de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’antispécisme.

Frugalité joyeuse ou continuer à alimenter la machine à cramer la planète (en attendant La Révolution®). Quel dilemme ! Et pourtant…

Individualisme

Mais ce n’est que l’année dernière, au détour d’un épisode de l’excellent podcast Parole de philosophe sur la Philosophie de l’anarchisme, que j’ai eu une petite épiphanie.

Outre le fait que je pense que je n’ai jamais lu, vu ou entendu un meilleur résumé de ce qu’est (la philosophie de) l’anarchisme, cet épisode m’a un petit peu fait exploser le cerveau en opposant l’individualisme non pas au collectivisme, mais à…l’humanisme.

What? Mais c’est encore pire ! 🙀

Oui, mais non en fait.

Il explique qu’il faut penser l’individualisme, non pas en tant que comportement, synonyme d’égoïsme, mais en tant qu’idée politique.

L'égoïsme, c'est le comportement d'une personne qui ne se préoccupe que de ses propres intérêts et de son propre bien-être. Cela peut prendre la forme, par exemple, de l'accumulation de richesses sans se soucier de l'exploitation des autres. Au contraire, l'individualisme est une idée politique qui vise à l'émancipation de chaque individu.

L'anarchisme considère qu'il n'y a pas un homme comme il n'y a pas une femme, mais qu'il n'y a que des individus, une multitude d'individus, tous différents, tous singuliers, tous uniques. Et c'est pourquoi les anarchistes n'aiment pas beaucoup la notion d'humanisme et lui préfèrent la notion d'individualisme. L'humanisme, en tout cas dans son sens moderne, [...] c'est une doctrine abstraite qui parle d'un homme abstrait.

Et cet homme abstrait n'est qu'une idée générale, alors qu'au contraire l'individualisme c'est une philosophie concrète qui parle de chaque individu, chacun avec ses différences. En somme, le concept d'homme est une notion froide et abstraite alors que l'individu est une réalité concrète et vivante.

En d’autres termes, il faut comprendre l’individualisme non pas comme un sale petit isme dégoûtant, mais comme un grand isme désirable.

Et ça change tout !

(J’ouvre une parenthèse pour rappeler que je ne suis ni militant, ni politologue, alors pardon si j’enfonce des portes ouvertes. Je découvre des mots ou des concepts que je peux poser sur ce que je pense et sur ma pratique de l’#oisivetéRadicale (j’aurais pu dire ma praxis pour me la péter), et j’en parle à la première personne parce qu’on est sur mon blog. Je compte sur les sachants pour me corriger si j’ai dit trop de conneries).

Les néolibéraux et les gauches électoralistes ont effectivement en commun (parmi bien d’autres choses, hélas) d’abstraire l’individu (« léfrancé », « mes chères compatriotes », « travailleurs, travailleuses », « my fellow Americans »), ce qui est fort commode pour justifier le pire, car ça permet d’opprimer ou de sacrifier x pour le soi-disant bien de la majorité.

Et c’est aussi pour ça que je sais que j’ai toujours été anarchiste, car quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de mal à réconcilier les idéologies de gauche hégémoniques à l’époque (rappel, je suis vieux) avec la liberté artistique qui m’était si chère, et qui est une liberté individuelle par essence. Car ces idéologies appelaient toutes à sacrifier sa liberté pour la cause, là où l’anarchisme individualiste prône le sacrifice de tout ce qui aliène et soumet les individus et les force à renoncer à leur liberté et à leur individualité.

L’individualisme avec un grand isme est bien un gauchisme, pour ne pas dire un wokisme, car il s’étend par définition à toutes les variations d’origine, d’orientation sexuelle, de genre, d’âge, de handicap, et même d’espèce, car qui oserait encore prétendre que nos cousins les animaux sont dénués d’individualité ?

En outre, faire sauter ce tabou permet de sortir de l’opposition stérile et paralysante entre action à l’échelle individuelle (qui ne servirait à rien) ou collective (qui peine à advenir), et m’aurait a minima épargné l'écriture de cette série de billets. Après tout, un collectif est bien composé d’individus, et plusieurs individus qui choisissent d’agir d’une certaine façon, de manière coordonnée ou non, forment de fait un collectif, non ? L’émancipation individuelle n’est-elle pas un préalable nécessaire à l’émancipation collective ? Et surtout, comment peut-on se défausser sur le collectif pour agir (ou arrêter d’agir n’importe comment), comment peut-on imputer les échecs de la gauche (et nos compromissions individuelles) à la faiblesse ou la faillite du collectif, quand le collectif, c’est nous ?

Enfin, à l’ère de l’individualisme néolibéral (c’est-à-dire de l’égoïsme) triomphant, qui repose sur l’exploitation et l’oppression de tant d’invisibles et littéralement sur une politique de la terre brûlée (et alors que la gauche est cramée), est-ce que prôner un autre individualisme n’aurait pas le potentiel de ramener les gens vers des valeurs de gauche, même si ce serait clairement un cheval de Troie ? Et pour les collectivistes endurcis, réconcilier gauche et individualisme sans passer par la case libéralisme et sans alimenter la machine à cramer la planète en attendant le Grand Soir, ne serait-ce pas un moindre mal ?

En attendant vos réponses, et comme je n’ai fait que survoler le sujet, je vous renvoie, parmi bien d’autres choix possibles, à un texte d’Anne Steiner, Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque.

Et surtout, si vous n’avez que de vagues notions de ce qu’est l’anarchisme comme c’était mon cas il n’y a encore pas si longtemps, prenez une demi-heure pour écouter l’épisode de Parole de philosophe sur la philosophie de l’anarchisme.

Tenez, je l’intègre même à ce billet, alors pas d’excuse !


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